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Au Pied de l'arbre

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Juste devant la demeure d'Urokodaki, il y avait cet arbre gigantesque. Le vieil homme se plaignait constamment qu'à la prochaine tempête il s'effondrerait sur leurs têtes, mais il n'avait jamais entrepris de le couper pour autant. Giyuu supposait que c'était parce que Sabito et lui passaient la plupart de leur temps sous cet arbre.

Quand il était arrivé chez Urokodaki, jeune, faible et traumatisé, il s'était assis au pied de cet arbre et avait pleuré toutes les larmes de son corps. Tsutako était morte pour lui alors qu'elle était sur le point de vivre le plus beau jour de sa vie. A cause de lui, elle ne pourrait pas être heureuse avec l'homme qu'elle aimait. Il aurait dû mourir, ne cessait-il de se répéter. Mourir à sa place, lui qui n'avait rien, lui qui n'était rien.

Cet arbre, il ne l'avait pas quitté pendant des heures jusqu'à ce que Sabito, le regard noir, l'attrape par les cheveux et le traîne de force à l'intérieur pour qu'il mange.

Urokodaki l'avait réprimandé si fort que même Giyuu n'avait pas osé dire un mot de toute la soirée, mais lorsque Sabito lui avait donné son bol de riz sans un mot, il s'était remis à pleurer.

Il était toujours persuadé qu'il aurait dû mourir à la place de sa sœur, mais peut-être qu'il trouverait un peu de réconfort auprès de ces personnes qui l'avaient accueilli.

Dès lors, Giyuu n'avait plus quitté Sabito. Il voyait bien que ce dernier ne savait pas vraiment quoi faire de lui, que quand il pleurait il ne trouvait même pas les mots pour le consoler, mais Giyuu savait qu'il avait un grand cœur. Sabito était gentil et prévoyant, même s'il ne savait pas toujours mettre des mots sur ce qu'il ressentait.

L'entraînement d'Urokodaki était dur et plus d'une fois Giyuu avait pensé abandonner et repartir dans son village pour attendre que le démon qui avait dévoré sa sœur revienne pour lui. La seule chose qui le retenait était le fait que Sabito ne le laisserait jamais partir. Giyuu était peut-être celui qui le collait la plupart du temps, mais Sabito semblait avoir maintenant l'habitude d'avoir le garçon toujours à ses côtés.

Parfois, lorsque les cauchemars étaient trop intenses, lorsque les cris de sa sœur résonnaient dans ses oreilles toute la nuit et qu'il pouvait sentir l'odeur de son sang, Giyuu se levait pour aller s'asseoir au pied de l'arbre en serrant le haori de Tsutako. C'était tout ce qu'il lui restait de sa sœur adorée, c'était le seul souvenir qu'il avait d'elle. Il ne voyait plus son sourire joyeux, mais son visage défiguré par la douleur. Il n'entendait plus sa voix et son rire cristallin, mais ses hurlements d'agonie. Il ne sentait plus son doux parfum, mais cette odeur de sang et de mort qui ne l'avait plus quittée depuis cette nuit.

Parfois, il passait toute la nuit sous cet arbre à pleurer. Parfois, il n'osait même pas aller jusqu'à l'arbre et se roulait en boule dans son futon, son corps secoué par les sanglots. Mais à chaque fois, c'était Sabito qui le trouvait pour le réconforter en l'enlaçant, sans un mot, attendant juste qu'il se calme pour se rendormir.

Si Sabito n'était pas là pour lui, Giyuu se demandait bien comment il survivrait dans ce monde vide de sens.

Mais quand il passait ses bras autour de lui, quand il laissait ses larmes couler sur ses vêtements et que Sabito lui caressait le dos pour le réconforter, Giyuu avait l'impression que tout irait bien.

Il repensa à sa sœur et à son sourire lorsqu'elle lui avait annoncée qu'elle était amoureuse, qu'elle allait se marier . Giyuu sentait parfois son cœur tambouriner si fort dans sa poitrine qu'il avait presque peur de réveiller Urokodaki. Il se demandait si c'était ce qu'elle avait ressenti. Il se demandait si lui aussi avait trouvé la personne qui le rendrait heureux toute sa vie.

Puis la Sélection Finale était arrivée.

Giyuu était confiant. Il s'était entraîné dur et Sabito était à ses côtés. Ils allaient s'en sortir et ensemble ils deviendraient des Pourfendeurs de Démons qui protégeraient les humains afin que personne n'ait à endurer ce qu'il avait vécu.

Mais Giyuu était naïf. Sa sœur le lui avait souvent dit en riant, alors qu'elle passait tendrement ses doigts dans ses cheveux avant de lui expliquer ce qu'il ne comprenait pas. Urokodaki le lui avait aussi dit alors qu'il lui tapotait gentiment la tête. Et même Sabito le lui avait reproché, parfois en riant aux éclats, parfois un air un peu agacé au visage.

Ce jour-là, alors que tous les participants à la Sélection Finale arrivaient indemnes et que, par miracle, il n'y avait eu qu'une seule victime, Giyuu se rappela à quel point il était naïf.

A quel point il était inutile.

A quel point il était faible.

C'était grâce au sacrifice de Sabito que tous étaient en vie. C'était à cause de sa propre faiblesse que Sabito était mort.

Il était rentré chez Urokodaki et le vieil homme l'avait accueilli sans dire un mot. Il savait ce que l'absence de Sabito signifiait.

Au moment d'entrer dans la petite demeure, le regard de Giyuu fut attirée par un espace vide.

- Il y a eu une tempête, l'arbre est tombé.

Il ne réagit pas aux mots d'Urokodaki, les yeux fixant toujours la souche de l'arbre. C'était tout ce qu'il restait. Cet arbre était pourtant si grand, il semblait si puissant, comme si rien ne pourrait jamais l'abattre. Mais aujourd'hui il ne restait de lui que cette souche au ras du sol, presque misérable.

Exactement comme lui. Sabito était tellement fort et doué que tous avaient été sûrs que rien ne pourrait jamais l'arrêter. Mais aujourd'hui, il ne restait que Giyuu, garçon faible et pathétique. Sabito aurait dû survivre à sa place. Tsutako aurait dû survivre à sa place. Il ne méritait pas d'être en vie alors que des personnes aussi formidables étaient mortes à sa place.

Le lendemain matin, sans un regard en arrière pour la souche, Giyuu s'en alla.

Il ne revint jamais.